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LES GRANDS MOMENTS - 15 : CHARLES TRENET, L'ETERNEL BALADINGUE
le 22 Sept 2015 - 12:06
Charles et la chanson
AU PALAIS DES CONGRES
OCTOBRE - NOVEMBRE 1993


par Elisabeth Duncker


Avant de commencer au Palais des Congrès une série de seize représentations, s’échelonnant sur quatre semaines, Charles rôda son tour de chant dans quelques villes de France : à Nanterre, le 25 juin, où il adapta une tenue de scène au goût du jour : costume marine, polo et mocassins blancs, avec toujours l’œillet rouge sur le revers, à Sauve dans le Gard, le 8 août, pour le Festival de la Chanson Française, à Ivry, le 17 octobre, pour la clôture du 7ème Festival de Marne, puis en juillet à Québec, pour le Festival de l’Eté, et le 7 septembre à Bruxelles, au Cirque Royal, pour le Festival Chanson du Botanique.

Au stand dans le hall du Palais étaient exposés disques, briquets, T-shirts, insignes à l’emblème du Fou-chantant et son mannequin en cire prêté par le musée Grévin.

Pour ce récital, peut-être l’aurait-on imaginé cette fois avec un grand orchestre de jazz, celui de Michel Legrand ou de Claude Bolling par exemple, mais, préférant la sobriété, il resterait fidèle à ses trois instrumentistes habituels : Roger Pouly, Christian Rémy aux deux pianos et Alphonse Masselier à la contrebasse.





Deux pianos et une basse. C’est pas par raison d’économie. C’est plus intéressant pour les gens, expliquerait-il au micro de Pierre Bouteiller. Ils comprennent toutes les paroles là. C’est pas noyé.

Son répertoire de scène comportait 33 chansons :
1. Le visage de l’amour – 2. Tiens, il pleut – 3.Revoir Paris – 4. Tempéramentale – 5. Kangourou – 6. Le revenant – 7. Au bal de la nuit – 8. J’ai ta main – 9. La famille musicienne – 10. Douce France – 11. Il y avait des arbres – 12. Que reste-t-il de nos amours ? – 13. Mam’zelle Clio – 14. Débit de l’eau, débit de lait – 15. Le cor – 16. La vie qui va.
(entracte)
17. Nagib – 18. Les intellectuels – 19. De la fenêtre d’en haut – 20. La java du diable – 21. Où sont-ils donc ? – 22. La folle complainte – 23. Le jardin extraordinaire – 24. Le serpent python – 25. Vous oubliez votre cheval – 26. Le soleil et la lune – 27. L’âme des poètes – 28. Mes jeunes années – 29. La romance de Paris – 30. La polka du roi – 31. La mer – 32. A la porte du garage – 33. Y a d’la joie.


Après cette 33e chanson, il revint saluer l’assistance dans sa veste rouge, en restant pendant quelques secondes en équilibre sur une jambe, les bras écartés, comme sur son affiche.




IL COURT, IL COURT LE TRENET
Monique Prévot dans « France-Soir » du 28 octobre 1993 :

A 80 ans, il s’installe pour plus de trois semaines à Paris avant une tournée en Europe et au Canada.

Pire que le kangourou de sa chanson, Charles Trenet.
Pour le débusquer, c’est à vous de jouer à saute-gazon, saute-le toit, saute-rosier et saute-clocher ! Mais au bout de cette furieuse cavalcade proche du sans queue ni tête, tout le plaisir est pour vous ! Vraiment stupéfiant, le surdoué de Narbonne. Pour avoir eu l’insigne honneur d’assister hier à son unique répétition, bouclée en une heure à la veille d’un Palais des Congrès pratiquement complet toute la première semaine, on vous affirme tout net que le bipède Charles qui fêtait allégrement ses 80 ans le 18 mai dernier à l’Opéra Bastille, est un extraordinaire extraterrestre !

17 heures. Charles Trenet débarque au Palais des Congrès accompagné de ses musiciens. En un clin d’œil il est sur la scène. Pantalon de flanelle grise, chemise rouge, veste chocolat, il inspecte les lumières, tapote le micro, prend la température ambiante, attend les premiers accords de son clan (contrebassiste au centre sur une petite estrade et un piano de chaque côté) et c’est parti sur « Tiens, il pleut » (de son dernier album « Mon cœur s’envole »). Et sans qu’on ait eu le temps de dire ouf, Charles Trenet vient de créer une focale intimiste de cabaret dans cette immense salle du Palais des Congrès, car rien – lumière, son, micro – ne lui échappe. Tout est réglé à la virgule.


« Mais c’est fou ce qu’il fait chaud ici », balance-t-il, soudain légèrement excédé en tombant la veste et en chaussant ses lunettes noires. « Eteignez-moi cette lampe au-dessus de ma tête ! »
Et d’attaquer aussitôt « J’aime le son du cor » (un vrai bonheur) avant un nouvel arrêt brusque. « On a réduit le micro pendant que je chantais. Pourquoi ? Si je dois tout surveiller, ça va tourner à l’esclavage ! » Puis, là-dessus, il embraye sur « C’est la vie qui va ». Mais c’est au piano que ça ne va plus. « Là, tu as fait une note en trop, ça m’a complètement perturbé. Le micro, c’est pas mieux. Quand je chante très doucement ça va, mais dès que je monte la voix, il n’y a plus aucune nuance, c’est quand même très ennuyeux pour quelqu’un qui module sans arrêt ! »





Bref, en une heure tatillonne et délicieuse, défilant à une vitesse lumière, tout le nouveau répertoire est passé en revue. Mais n’ayez crainte. Pour l’avoir revu cet été au Festival de Sauve, la tête sous les étoiles et accompagné de mille cigales en contre-chant , on vous promet que son spectacle ne s’arrêtera pas au seul répertoire récent. Trenet propose aussi « un très bel éventail des grands succès » de « Revoir Paris » à « La Mer ». Et comme le rappelle d’ailleurs Trenet, qui le tient de Cocteau, « le public préfère reconnaître que connaître. »



«Le Parisien» du 28 octobre titrait :
TRENET PLUS FOU QUE JAMAIS

Il a fêté ses quatre-vingts ans cette année et revient sur scène, au palais des Congrès, à partir de ce soir, jusqu’au 21 novembre.

Y A D’LA JOIE AU PALAIS DES CONGRÈS
par Yves Berton.

Le fou chantant qui a eu quatre-vingts ans le 18 mai dernier, revient sur scène, dès ce soir 28 octobre au palais des Congrès. C’est un endroit qu’il aime particulièrement. Charles Trenet adore cette salle où il s’était produit trois semaines en 1989.
Ici, il a l’impression que son « Cœur s’envole » pour reprendre le titre de son dernier album. « La salle est grande et il y a une grande cuve d’air où on peut respirer », dit le Fou chantant qui n’a pas oublié les cabarets enfumés de ses débuts.

Pour son tour de chant, Trenet chantera trente chansons. En 1989, l’auteur de « La Mer » avait eu la visite d’un petit jeunot nommé Bruel. « Patrick, je l’aime bien car, en plus de son grand talent, il a une grande humanité. Lorsqu’il est venu dans ma loge, j’avais même trouvé qu’il était très grand et il m’avait répondu qu’il portait des talons hauts (
rires). J’ai trouvé cela tellement gentil ! »

Si le show débute ce soir, la vraie première aura lieu lundi avec tous les amis de Charles Trenet. Il y aura bien sûr l’autre Charles, Aznavour qui a racheté les Editions Raoul Breton. Après le palais de Congrès, Trenet entamera une grande tournée dans une trentaine de villes en France, mais aussi en Europe et au Canada. Un album «live » doit sortir prochainement chez WEA.




Arnaud Levy dans « France-Soir » du 30 octobre:
TRENET S’ENVOLE

Il s’est vêtu de bleu, de blanc et de rouge, s’est muni de sa besace de mélodies rêveuses, et s’est posé sur la vaste scène du Palais des Congrès pour semer, en deux heures et trente-trois chansons, un appel au bonheur. Sur un mode intimiste d’abord. Trenet égrène ses notes doucement, se promène dans son répertoire, le classique et le moderne tiré de son dernier album « Mon cœur s’envole ». Et les notes et les mots justement, petit à petit, s’envolent, ponctués de souvenirs et de sourires. « Il n’y a qu’un fantôme ici, c’est moi… » Bien vivant alors. L’œil roule et s’allume, le fou chantant chante, et son public oublie ce que lui n’a jamais su. Qu’il a 80 ans et qu’à son âge on n’a nul besoin de revenir faire chanter le cœur des autres. Mais ce n’est pas un besoin, c’est un plaisir et puis ce n’est que l’an prochain qu’il aura « 80 ans accomplis… » Et là, promet-il, « on se reverra… »

Alors la voix s’assure, le visage devient lutin et la main devient mutine pour mimer les cornes d’un diable de java, pour offrir des airs et d’autres airs encore. La pluie dans une chambre, la lune, le soleil et la mer, les autos, les vélos, Narbonne, Paris et sa romance, et toute l’âme et la joie d’un poète. Tout ce qui fait chanter les mémoires et qui chante un peu de la mémoire d’une France aussi douce que la folie de Charles Trenet.



Et Jean-Luc Wachthausen dans «Le Figaro» du 31 octobre 1993 de s’exclamer:
QUEL BONHEUR !
Charles Trenet au Palais des Congrès


La salle l’accueille debout, le cœur battant : Charles Trenet, astiqué comme un jeune marié, costume bleu et œillet rouge à la boutonnière, fait son entrée et laisse le soin à ses deux pianistes, Christian Rémy et Roger Pouly, et à son contrebassiste Alphonse Masselier, d’envoyer la musique – hélas un peu cafouilleuse, le soir de la première, à cause d’un micro défectueux.

De la scène considérée comme élixir de jouvence : l’œil azuré et qui roule, la bouche en croissant de lune, le doigt pointé au ciel qui rythme et articule à merveille chaque mot, Trenet ouvre alors sa route enchantée où l’on voit défiler à toute vitesse un paysage changeant et parsemé de
merveilles comme « Le visage de l’amour », « Tiens, il pleut », « Le cor », « Au bal de la nuit », « J’ai ta main »… Petites sucreries offertes à quatre mille grands enfants par un papy bonheur de quatre-vingts ans, malicieux, gambillant, et qui a l’art de raconter des histoires extraordinaires de python dépité, de polka du roi ou autre java du diable, d’exploser de joie (« Boum ! »), « Mlle Clio », ou de feuilleter doucement l’album de famille d’une « Douce France » qui sent bon l’herbe mouillée et les dimanches à la campagne.

Quelle fraîcheur dans ce jardin extraordinaire cent fois parcouru! Pourtant, en bon magicien, Trenet en sait révéler à chaque fois quelques nouveaux trésors cachés, avec cette petite pointe de mélancolie sans laquelle les souvenirs de jeunesse ne seraient qu’une pâle photocopie de la mémoire. De quoi redonner des ailes à des complaintes intemporelles comme « Revoir Paris », « Que reste-t-il de nos amours ? », « Mes jeunes années ». Joli travail impressionniste soutenu par un accompagnement musical discret mais efficace. Manifestement Trenet préfère la sobriété pour privilégier sa voix, ses petits pas de chat, ses jeux de mot farceurs et les mimiques de son visage à géométrie variable. Et, quand au final il visse son petit chapeau dans « Y a d’la joie », la salle sautille avec lui pour fredonner tout de suite après « La Romance de Paris ».berton La chanson du bonheur, celle, sans doute, d’une innocence perdue.



Carlos Gomez dans « Le Journal du Dimanche » du 7 novembre 1993 :
TRENET : LE POÈTE OUVRE SON ÂME

Revoir Paris. Charles Trenet est en ville et jusqu’au 21 novembre sa route enchantée passe par le Palais des Congrès. Dans le sillage du poète aux cheveux argentés c’est un vent d’air frais qui balaie la capitale. Et tous nos soucis. Irrésistible. Y’a plus que jamais d’la joie dans le cœur de cet incroyable octogénaire. Joie hautement communicative dès l’instant où, planté devant son micro, il chante, auréolé de son feutre clair.

Avec Trenet « La mer qu’on voit danser » ne se retire jamais. Depuis le 28 octobre ce sont 3.000 spectateurs chaque fin de semaine qui courent au rendez-vous Trenet, foule conquise qui accueille d’emblée l’artiste par une ovation debout. Privilège rare. Dans l’interview exclusive qu’il nous a accordée, Charles Trenet parle de ce plaisir fou qu’il trouve sur scène.

Mardi, le studio 105 de la Maison de la Radio sera baptisé Studio Charles Trenet. Quelques heures plus tôt, l’artiste aura aussi pris le temps de déjeuner avec le président Mitterrand. Avant de retrouver un autre palais, celui des Congrès.




Trenet : « J’ai rendez-vous à l’Elysée ! » (Interview)

Jeudi soir. Il est 23 heures passées et Trenet sort de scène au Palais des Congrès. Hilare et rayonnant. Cet homme n’en finit pas de nous étonner. En exclusivité, il parle.

Chaque soir sur scène, vous utilisez volontiers le mot chansonnette en évoquant votre répertoire. Pour donner raison à Gainsbourg qui voyait dans la chanson un « art mineur » ?
- Gainsbourg avait tort. Toute chose portée à un certain niveau de qualité peut devenir de l’art. Il y a des artistes mineurs, ça oui. Alors chansons ou chansonnettes, peu importe. Il faut des deux. Je n’aime pas les bouquets composés de mêmes fleurs.L’âme des poètes, La folle complainte, c’est de la chanson. Mais je ne peux pas dire que A la porte du garage soit un chef-d’œuvre d’humanité ! C’est de la chansonnette, genre plus léger qui me permet d’évoquer l’époque du café-concert pour ceux qui ne l’ont pas connue. Dans ce but je travaille à une imitation de Gaston Ouvrard. Il faisait la première partie de mes spectacles en chantant son Je ne suis pas bien portant.
(Trenet se met à fredonner) :
« J’ai la rate qui s’dilate… » Voilà encore un exemple de chansonnette. Et dans un répertoire elle cohabite fort bien avec des choses plus nobles.

Un frisson parcourt chaque soir la salle, spécialement lorsque vous reprenez « L’âme des poètes ». Pourquoi spécialement celle-là ?
- C’est bizarre. Il y a quarante ans elle ne marchait pas du tout. On me disait : « Mais non, faites-nous du swing, mon vieux, c’est ça qui marche » !
Tant si bien que j’ai cessé de la chanter. Pareil pour « La Mer » et « Que reste-t-il de nos amours ? » Elles sont restées deux ans dans un tiroir parce que les gens n’en voulaient pas. « Trop lent » on me disait. « Trop tendre. » Mon éditeur Raoul Breton a eu l’idée de les déposer en Amérique, d’où elles sont revenues à nos oreilles comme des « succès américains » puisqu’elles étaient chantées par Bing Crosby et d’autres. On a fini par découvrir avec plaisir qu’elles étaient l’œuvre d’un petit Français : moi (rires).

Aujourd’hui quelqu’un comme Harry Connick Junior qu’on décrit comme le nouveau Sinatra vous voue un culte sans bornes…
- J’aime beaucoup son adaptation de Que reste-t-il de nos amours ? Pour le remercier je viens de lui écrire une mélodie. Il y mettra les paroles qu’il désire.

Qu’ont-elles de si uniques, vos chansons ?
- Mais je ne sais pas, moi ! Peut-être le fait que j’ai souvent écrit des choses qui sont au fond profondément impersonnelles. Les gens peuvent y couler leurs sentiments propres. Je n’aime pas les chansons qui dévoilent trop de l’intimité d’un auteur. Ne me quitte pas, par exemple. J’adhère à plus de pudeur. De Brel, je préfère de loin : Le plat pays. Sublime. Beau comme du Verhaeren.

Par leur gaieté, leur insouciance, vos chansons donnent l’impression d’évoquer un monde aujourd’hui révolu…
- Certaines ont pourtant été écrites à des périodes au moins aussi troublées et dures que l’actuelle. Pour échapper aux soucis du quotidien, j’ai toujours cherché à me mettre hors du temps. Et la chanson permet ça ! J’aurais pu écrire Y’a d’la joieaujourd’hui. Je fais des chansons pour procurer une source d’évasion. Si j’ai une mission, c’est celle-là.

Quelle est la première chanson dont vous vous souvenez ?
- Celle de musiciens ambulants entendue sur la plage quand j’étais petit. (Il se met à chanter avec une voix de fausset) :
« Mon dieu/mon dieu, je suis grippé/j’ai attrapé la grippe espagnole/je m’désole/je me désooole ! »

Ce n’est quand même pas le genre d’air qui détermine une vocation !
- Ça m’avait plu quand même. Ça me touchait plus que la grande musique qu’on jouait à la maison. Mon père était un bon violoniste et voulait que je le devienne à mon tour. Mais à cinq ans je me suis cassé un bras en sautant du toit d’une voiture et ça ne s’est jamais arrangé. Mon bras gauche est en partie inutilisable depuis ce jour.
(Il montre une cicatrice à hauteur du coude)
Impossible de le tourner plus que ça. Alors je n’ai jamais joué de rien !

Vous écrivez avec la même facilité qu’hier ?
- J’ai fourni à mon producteur du matériel pour cinq ou six ans. Une vingtaine de nouvelles sont enregistrées déjà, mais on ne les sortira pas toutes à la fois. Ce sont des chansons pour plus tard. Peut-être seront-ce des chansons posthumes, on n’en sait rien. Après tout, il faut savoir se faire un posthume sur mesure et c’est peut-être ce que j’ai fait sans le savoir !(éclats de rire)

Quand avez-vous écrit pour la dernière fois ?
- Il y a quinze jours. Pas une chanson. Une lettre. A destination du président de la République (N.D.L.A. : François Mitterrand, bien sûr) pour son anniversaire. Je l’ai portée moi-même à l’Elysée. J’avais pris soin de prévenir sa secrétaire qui a cru à une blague. Sur l’enveloppe j’avais collé un petit timbre de ma fabrication. A la place de Marianne il y avait ma caricature. Puis par-dessus j’ai dessiné un faux cachet plus vrai que nature. Je sais que le président ne reçoit pas tous les jours des lettres très drôles. Moralité : on déjeune ensemble mardi !


CHARLES TRENET : « MA JEUNESSE FRISE LA MALADIE MENTALE. »
Alix de Saint-André dans « ELLE » No. 2496 du 1e novembre 1993

Y a d’la joie : le vibrionnant génie est de retour au palais des Congrès – Swing troubadour…

Charles Trenet n’est pas un dinosaure. C’est un extraterrestre. La preuve : il possède une formule sanguine inconnue. Un facteur rhésus qui n’existe pas. Ni A, ni B, ni O, ni +, ni -. Sans blague. Moralité : au moment où les immortels qui l’ont écarté de leur Académie se font prudemment vacciner contre la grippe, cet octogénaire vibrionnant frétille sur scène en chantant : « Le serpent python » quand il ne se lance pas dans des imitations bondissantes de son célèbre « Kangourou ».

Est-ce bien raisonnable, franchement ? « Ma jeunesse frise la maladie mentale », reconnaît-il. Il sera au palais des Congrès jusqu’au 21 novembre. C’est la seule certitude qu’on puisse avoir. Le reste du temps, c’est le furet, il court, il court. Son entourage sur les rotules, s’arrache les cheveux et attrape à sa poursuite toutes les rides qu’il n’a pas. Seuls les gendarmes arrivent parfois à l’arrêter pour lui sucrer son permis. On le dit capricieux, il est imprévisible. Lui-même ne sait pas le matin où il dormira le soir. Au volant d’une voiture de sport (Ferrari, Jaguar, Bentley, il en a tout un parking), il fonce plein Sud, vers l’une des maisons qu’il a semées sur la route de Paris en Provence. Toutes meublées d’un allègre mélange où se côtoient, pas snobs, tapisseries des Gobelins et fauteuils des Galeries Barbès. Des téléviseurs hors d’usage dorment dans de grands placards assez vastes pour que le poète farceur puisse se cacher et vous faire peur. Ce qu’il ne manquera pas de faire. Pas de jardins, que des fleurs artificielles écloses dans un printemps éternel, petites roses en plastique qu’il époussette soigneusement et remplace à la moindre décoloration : chez Trenet, rien ni personne n’a droit de faner.

A table aussi, il faut suivre le rythme. Son appétit médiéval est un défi aux lois de la diététique. En un déjeuner, il engloutit deux douzaines d’huitres, un gratin de moules, un turbot, un filet grillé, des morilles à la crème, du fromage et trois gâteaux. Champagne, vin rouge et cognac. Actif comme un volcan, il compose cinq ou six chansons dans l’après-midi et les oublie aussi vite, si personne n’est là pour les noter. Vieillir lui ? Connaît pas. Trenet est persuadé que le temps est élastique : « Si les autres trouvent qu’ils vieillissent, ce n’est pas mon cas. Le temps ne passe pas, c’est moi qui passe dans le temps ». A une vitesse interstellaire.





Patrice Delbourg dans « L’événement du jeudi » – 28 octobre au 3 novembre 1993.
UN « ENTRETIEN-FAX » EXCLUSIF AVEC LE FOU-CHANTANT

TRENET, l’éternel baladingue.
Pour ses quatre fois vingt ans, le Fou chantant remonte sur la scène du palais des Congrès, histoire de nous remettre en mémoire son merveilleux patrimoine et les titres renversants de son dernier disque. Charles Trenet a bien voulu répondre par écrit.


Très tôt l’enfant de Narbonne prend le chemin des gammes. Ils s’installe au clavier comme d’autres jouent au Jokary, tout en refusant obstinément d’apprendre le solfège. Montrant une philosophie de roc devant la vague rock des sixties qui le chahute, il voyage, fait de la gymnastique, de la céramique. Loin des modes, des codes, il continue de gambader dans son jardin extraordinaire, folâtre, imprévisible, l’humour à la régalade, canonisé déjà entre un ciel joufflu de Collioure et un potiron gorgé de soleil. Jusqu’au petit matin sa voix se cuivre au Cointreau ou à la Marie-Brizard, lors de dîners marathons où tout y passe. Ses compagnons de table sont au bord de la syncope, lui termine frais comme un gardon. « Des entretiens, j’en ai tant fait dans ma vie ! Mais faxez-moi donc vos questions. » Ce mot résonna bizarrement dans sa bouche, comme si le troubadour avait soudain troqué Pégase contre une Yamaha. Pourtant, nous ne nous le sommes pas fait dire deux fois. Une rafale de demandes où nous avons volontairement abandonné le côté chaud-bise, les traditionnelles affaires de primauté entre paroles et musique, pour cadrer uniquement ou presque son amour de la littérature et de la poésie. Quelques jours plus tard, de sa belle écriture d’écolier sage, il nous répondait de façon fort civile, en numérotant les répliques. Un grand professionnel, ce Monsieur Trenet, doublé d’un indestructible séraphin.

Vous êtes en excellentes forme athlétique et santé morale. La philosophie du malheur n’a jamais été votre fort. Etes-vous donc le seul poète optimiste de ce siècle ?
- Certainement pas et je ne souhaite pas l’être : ce serait trop triste. Dans le fond, un poète est un homme propriétaire d’une sensibilité particulière, propice à « l’art de rêver ». Seul compte pour lui sa vérité, c’est-à-dire son expression dans la qualité de son goût.

Vous avez été très lié avec Jean Cocteau, « ce faiseur de goût », la mode semble cependant le cadet de vos soucis ?

- Ça dépend des modes. Quand la mode d’apparence consiste à être bête, sale, hideux, faussement et prétentieusement désabusé, je ne marche pas. Cocteau savait exploiter les modes intelligentes et il y en a eu beaucoup de son temps. Il avait le secret mieux que tout autre de les «cocteautiser », ce qui ne l’empêchait pas d’en créer lui-même tout en feignant d’ « en être l’organisateur ».


Vous avez éclairé les dernières années de Max Jacob. Vous avez écrit pour lui « la polka du roi ». Quels souvenirs gardez-vous de ce « champion de la beauté nouvelle » ?

- Celle d’un vrai camarade qui me traitait à égal pour me « désintimider » (pardon pour ce néologisme). Il vivait en poésie dans la brillance du fantasque en écrivant comme il parlait, c’est-à-dire merveilleusement. Il s’amusait à me donner ce qu’il appelait de « faux conseils » du genre : « Si tu veux rester un jeune auteur, ne publie jamais ! » C’est un des rares poètes que j’ai fréquentés dont j’entends encore la voix quand je le relis.


Jacques Prévert est le poète du XXe siècle le plus lu par les jeunes classes. Cela vous semble-t-il justifié ?

- Parfaitement. Il a donné à la poésie une simplicité et un humour qu’elle n’avait pas, une trouvaille dans les allitérations et surtout une profondeur qui va bien au-delà des bistrots et des mégots. Cocteau ne l’aimait pas, par réaction bourgeoise peut-être…

Francis Blanche a composé avec vous « Débit de l’eau, débit de lait ». Cet irrésistible tueur à gags vous a-t-il marqué dans votre goût de la facétie ?

- Nous nous sommes marqués l’un par l’autre. Francis était moins rêveur que moi et beaucoup plus rigolo. A cette époque, je n’étais que « drôle ». Francis demeurait impeccablement précis pour ses images. Nous étions complémentaires dans l’enchantement.

Léo Ferré vient de disparaître. Vos rapports n’ont pas toujours été au beau fixe. Il vous reprochait de ne pas être de votre époque. Quel est votre sentiment ?

- J’ai toujours admiré Léo Ferré. Lors de ses débuts au Bœuf sur le toit, rue du Colisée, j’ai fait taire un public de caqueteurs snobinards qui ne l’écoutaient pas, alors que s’accompagnant au piano il chantait ce chef-d’œuvre, « La chambre ». S’il m’a par la suite reproché de ne pas être de mon époque, peut-être voulait-il dire que je n’étais pas de la sienne.

Vous avez la réputation d’être un inépuisable fabricant de bons mots. Quel est votre dernier calembour ?

- Fécal Hambourg !

Quel est le dernier événement, la dernière situation qui vous a fait rire ?

- Les événements actuels ne me portent guère à la rigolade.

Entre autres réclames, vous avez inventé dans les années 50 le slogan « Bourjois, avec un J comme Joie ». Pensez-vous qu’aujourd’hui la pub soit le relais privilégié d’une poésie fulgurante ? Du limerick ou du haïku ?

- La poésie est partout comme l’or. Il s’agit de savoir l’extraire après en avoir trouvé le filon. Dans les publicités actuelles qui encombrent nos écrans de télévision, il y a une niaiserie finaude dénuée de psychologie du public. On se fait bêtement facile pour que le message passe mieux. Les gens avaient cette potion douceâtre sans renâcler mais sans souscrire à l’effet proposé. Il est temps de remettre un peu de génie dans cette routine.

« La chanson est à l’ordre du jour, la poésie reste à l’ordre de la nuit », disait Boris Vian. Partagez-vous cette réflexion ?

- Ce sont là des propos de poète noctambule. Peut-être a-t-il voulu assimiler le mot nuit au sens de néant. Ne pas confondre le jour et l’ennui.

Réécoutez-vous parfois vos anciens enregistrements ? Savez-vous vous juger ?

- Je les écoute rarement par peur de les mal juger.

Nombre de pleureuses se penchent au chevet de la chanson française. Y a-t-il une relève ? Si oui, sur quel jeune talent peut-on compter pour demain ?

- Pour l’instant, ceux qui sont en place tiennent bon grâce à leur talent. Quant à prévoir ceux qui prendront la relève, c’est au public qu’il faut le demander. Lui seul a la faculté et la perspicacité nécessaires.

Quel message voudriez-vous faire passer à vos futurs spectateurs du Palais des Congrès ?

- Ceux qui viendront me voir sur scène seront dispensés de venir à mon enterrement !



Pour l’avant-dernière, le 20 novembre, on avait distribué plein d’invitations et la salle s’était peuplée de bonne heure. On astiquait les pianos à queue. En bas, on avait installé deux caméras et une troisième sur le plateau. La soirée serait filmée en TVHD, mais la vidéocassette sortie en 1994 serait en format conventionnel avec seulement dix titres sur les trente-trois du récital du Palais des Congrès proprement dit, le reste étant un mélange de l’Opéra Bastille, du Canada, de Nyon en Suisse.
En même temps paraîtrait chez WEA un CD, « Trenet le Récital », un disque bidon, Rozon, pour avoir un maximum de chansons de sa production, ayant eu le toupet d’utiliser l’enregistrement en studio de Mon cœur s’envole et les maquettes de chansons que Charles n’a jamais chantées en scène : Drôles d’idées, Nous on rêvait, J’aime la pub, Quand les cigales seront parties, en les habillant d’applaudissements truqués.

De plus, Rozon boycotterait complètement la chanson Le visage de l’amour, n’étant pas de sa production, mais de celle d’Orlando, le frère de Dalida, aux Editions Atalante. Aussi, elle ne paraîtrait sur aucun enregistrement (CD ou DVD) sous sa houlette. Ce ne serait qu’en 2006 qu’elle figurerait sur le CD posthume Je n’irai pas à Notre Dame . Pour détails, voir notre rubrique « SA DISCOGRAPHIE ».






LIRE PROCHAINEMENT :
L'ENTHOUSIASME JUVENILE DE CHARLES TRENET
ou
TRENET POUR L'HISTOIRE
Trois concerts exceptionnels à la salle Pleyel – novembre 1999






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